Je me souviens de chacune de ces photos. Elles sont dans l'entrée, dans le salon, dans les chambres, sur les murs ou dans des albums. Elles sont dans toutes ces maisons que je visite chaque jour.

Voilà, quatre exemples rencontrés au cours des tournées. Les personnes photographiées n'ont aucun lien entre elles mais leurs photographies ont en commun d'avoir figé l'espace d'un instant la vie de ces quatre personnes.

- La dame sur la photo que je regarde chaque jour, c’est elle. Pourtant, elle ne ressemble en rien à la personne en face de moi. Ni ses yeux hagards, ni sa peau ridée, ni ses mains flétries. L’étincelle est partie, abandonnant ce corps fatigué. Sur le cliché, l'étincelle est bien là. Pour l’occasion, la dame avait revêtu ses plus beaux vêtements, était sans doute allée chez le coiffeur, s’était maquillée. Une photo en noir et blanc d’une autre époque. Mes yeux vont de la photo à la dame recroquevillée et de la dame recroquevillée à la photo. Tout ce temps passé entre les deux. Presque que rien ne réunit les deux personnes, à peine une vague ressemblance. Quelque chose dans les traits, enfoui tout au fond sous les rides.

- .Le couple sur la photo qui trône sur la table basse du salon, ce sont eux le jour de leur mariage. Ils sont là tous les deux, entre les fleurs artificielles et la danseuse espagnole. Madame en robe blanche, les yeux pétillants, resplendissante. Monsieur en costume trois-pièces, le sourire aux lèvres et beau comme un camion. Madame s’en est allée depuis bien longtemps. Elle a laissé Monsieur seul. Son regard à lui est le même. Toujours, deux billes noires malicieuses. Le sourire s’est terni avec le temps et devient une habitude pour cacher la souffrance et la solitude.

- L’enfant sur la photo entouré de ses sœurs a bien grandi. Il a aujourd’hui passé la cinquantaine et travaille d’arrache-pied pour faire survivre son exploitation. Pour lui, plus le temps de chahuter et de s’amuser. L’heure est grave. Les caisses sont vides et l’avenir bien sombre. Le petit garçon de la photo avait l’insouciance de l’enfance, l’homme les soucis d’aujourd’hui. Les traits n’ont pas changé mais le visage s’est durci. La faute aux années et à la vie qui ne l’a pas épargné.

- Le nourrisson dans les bras de sa mère sur la photo fait partie d’un patchwork d’autres photos accrochées dans l’entrée. On les regarde en posant son manteau. Le nourrisson a bien grandi. Il est devenu un homme en pleine force de l’âge. La mère qui le cajolait partira demain en maison de retraite. Son fils unique a choisi pour elle un établissement coûteux. Elle y sera bien se dit-il mieux que dans ce taudis où elle a passé sa vie. La mère, elle, l’aime bien son petit deux-pièces. Elle y a toujours habité. C’est là que la photo a été prise. Sa photo préférée où elle sert son fils adoré.

Toutes ces photos sur les étagères sont comme des tranches de vie que l’on observe dans toutes les maisons. Elles sont le témoignage du passé et du temps qui emporte tout sur son passage. Adieu jeunesse, adieu amour perdu, adieu l’enfance, adieu l’insouciance. Il ne reste plus que les souvenirs et quelques photos jaunies.